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Archives de Catégorie: Les Veilleurs

Jeu contemporain d’enquêtes fantastiques et mediumniques.

Premier chapitre

Un triste Vendredi

 

In principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum

(Ioannem – 1:1)

 

Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu… », le prêtre arborait une belle calvitie, et de larges lunettes. Concentré sur sa photocopie décorée d’une icône de la Vierge et de quelques notes griffonnées dans les marges, il essayait de ne pas trop claquer des dents devant son micro. L’église Sainte-Marie de Chevreuse était bondée, et le père Martin redoutait l’envie d’éternuer qui le tenaillait depuis quelques minutes.

À quelques rangées de l’autel, assis sur un banc glacial, un homme gardait les yeux fermés. Il n’était âgé que d’une trentaine d’années et déjà des rides, marques de nombreux soucis qu’il avait dû gérer révélaient un caractère volontaire et déterminé. Un petit ventre gâchait une silhouette carrée dont le visage s’encadrait de longs cheveux châtain foncé. D’ordinaire ses yeux d’un bleu pur illuminaient son visage, mais ce matin ils étaient tristes, clos, plongés dans la prière… et les pensées plus terre à terre « Qu’il fait froid ! », bougonna silencieusement Antoine Rollin.

Ce vendredi matin de la fin Mars aurait pu être prometteur, mais il était manifestement marqué du sceau des mauvais jours ! Pour commencer, le froid piquant qui régnait sur l’Europe depuis deux longues semaines avait rendu les routes plus glissantes qu’une banquise, plusieurs de ses amis étaient tombés malades… Et maintenant, comble de la tristesse, il enterrait l’un de ses vieux amis – François – avec qui il avait partagé sa carrière de Chasseur durant huit longues années. Enterrer un collègue, un frère de cœur et presque un frère de sang, ce n’était définitivement pas la meilleure façon de finir sa semaine !

« François Guillemond était un homme de bien, aimé des siens et de sa famille… », tout en parlant, le prêtre se rapprocha discrètement du petit radiateur rayonnant qui peinait à gagner quelques degrés dans l’église glaciale.

« Ah merde, oui… sa famille ! », Antoine était au troisième rang, et il voyait distinctement l’épouse de François pleurer à chaudes larmes. Elle avait à peine 34 ans, de longs cheveux roux et une taille fine. Habituée aux vêtements rouges et ocres qui lui donnaient d’ordinaire un teint de feu, elle ne portait aujourd’hui qu’une robe stricte et noire qui faisait ressortir ses lourds cernes noirs. Ses deux fils se tenaient à ses côtés, Justin 8 ans et Charles qui n’aurait 6 ans que dans deux semaines. « Bon Dieu, en voilà encore qui vont grandir sans père ! Quelle idée il a eu de mourir d’une crise cardiaque à même pas quarante ans celui-là ? Foutu métier ! », difficile pour Antoine de ne pas penser à ses propres enfants, car un jour ou l’autre c’est lui qui risquait de se retrouver enfermé dans une boîte en plaqué chêne, entouré de ses enfants, le corps plus froid qu’un cœur de banquier.

Le prêtre venait de reprendre, d’une voix forte : « Puisse le Seigneur, accueillir en Son sein François Guillemond, qui quitte notre monde de souffrance pour te rejoindre ! »

« Bon… on en aura bientôt fini », soupira intérieurement Antoine. « Je déteste les enterrements ! »

Lentement, il rejoignit un petit groupe d’hommes et de femmes qui se rassemblait discrètement le long de l’allée centrale. De tous âges, certains marqués par la vie, ils portaient au bras gauche une corde noire ornée d’une petite médaille d’argent gravée d’un oiseau se perçant le cœur de son bec. Antoine vérifia qu’il avait bien la sienne d’accrochée… Il y tenait à cette petite médaille ! D’aspect insignifiante elle le reliait à sa seconde famille par le motif du pélican se perçant le cœur pour offrir son sang à ses petits… Un symbole maintes fois recopié et imité, mais ce matin il ne voulait dire qu’une chose : nous sommes unis dans la tristesse et dans le don.

Juste à côté du cercueil, vêtu de noir et portant un cordon rouge orné d’une médaille d’or, se tenait un homme de grande taille, au visage sévère traversé d’une longue cicatrice de la bouche à l’oreille gauche. « Mes Sœurs, mes Frères, à mon ordre ! », l’homme qui avait parlé d’une voix grave sortit une fine épée gravée, et la tendit au dessus de l’allée. Antoine tira la sienne, longue lame d’acier à la garde en croix dorée, suivi par la trentaine de ses amis qui levèrent l’épée et c’est sous une haie d’honneur qu’avança le cercueil de François, dans son ultime voyage, sous les regards surpris d’une partie de l’assistance…

Le reste de la cérémonie avait suivi… Le cercueil avait été lentement descendu dans le caveau, accompagné par les larmes de la petite famille. L’homme au cordon rouge à médaille d’or avait sorti une fine épée d’un étui de soie noire, et l’avait brisée en deux d’un coup sec. Puis il avait déposé les deux morceaux sur un coussin de velours noir et avait glissé le tout aux pieds du cercueil. Enfin, la lourde dalle de pierre avait été remise en place. François dormait maintenant auprès de son père, sa mère et son frère aîné dans le caveau familial.

Un à un les gens se dispersèrent, et seul resta un petit groupe d’hommes au visage sombre, regroupés autour d’Antoine. Ils embrassèrent l’épouse de François et prirent un dernier verre dans un petit café. « À la mémoire de notre Frère ! », trinqua l’un des hommes ! « À sa mémoire, et en son nom ! », répondirent les autres pour conclure cette triste journée. Puis Antoine avait enfin pris la route pour rejoindre sa famille.

« Un Chasseur de moins… Décidément, on commence à se faire rare ! », soupira Antoine. « Foutu métier ! »

La pensée du jour :

« Le dieu vaincu devient toujours le diable de la religion qui suit. »

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Publié par le 29 juin 2012 dans Les Veilleurs